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Caceres y Tangofon :

« Le tango est un paradoxe »

 
  Propos recueillis par Mathilde Penchinat  
  En exerçant une contraction des termes tango et saxophone, on obtient Tangofon.

Ce trio de musiciens réuni autour du pianiste argentin Juan Carlos Caceres   s’est recomposé, 20 ans après une première expérience, pour créer un nouvel album. Revisité par les cuivres et débarrassé du bandonéon, leur tango a conquis le public de Coutances au festival Jazz sous les Pommiers.

Peintre, musicologue, musicien, chanteur et auteur-compositeur, Juan Carlos Caceres revendique, dans l’ensemble de son œuvre, les racines africaines du tango. Il s’attache à faire tomber les clichés reliant inexorablement le tango au bandonéon, associés au genre par les immigrants blancs. Avec son trio, il réintroduit le saxophone ou la clarinette et explore les possibilités de renouvellement du genre. Dans l’interview qu’il nous a accordée, Caceres prône le retour à un tango primitif qu’il parsème de jazz, genre dont il est tombé amoureux au cours de sa carrière.

 

Tout en vous dirigeant vers le jazz, vous n’avez jamais délaissé le tango qui est votre formation musicale première ?
Le jazz a la même origine que le ragtime. J’ai fait une étude comparative entre le ragtime de Scott Joplin et le tango primitif et il y a beaucoup de similitudes. Au début, dans les bordels de luxe, il y avait des pianos mécaniques et des enregistrements étaient envoyés depuis les Etats-Unis. Plus tard, quand les musiciens ont commencé à voyager dans les années 1920 à travers l’Europe et les Etats-Unis, il y a eu de fortes influences mutuelles. Ensuite, le tango s’est orienté vers autre chose, vers une musique très élaborée avec de nouveaux instruments, notamment le bandonéon et le violon.  Mais quand vous écoutiez le musicien séparé du contexte de la danse auquel il était rattaché, par exemple un pianiste de tango, vous vous demandiez s’il faisait du jazz ou du tango. Pour nous, qui avons pratiqué les deux, il n’y a pas de différence.

Mais vous, vous avez commencé par le tango. Le jazz est venu nourrir votre tango ?

Oui, l’affinité avec le jazz, je l’ai trouvée en jouant. A l’époque on n’osait pas tellement mélanger les genres. Aujourd’hui, avec ma vision post moderne, je me suis demandé pourquoi ne pas faire le lien. Et je l’ai fait naturellement, je ne me suis pas forcé, ça s’est produit naturellement.

Comment définiriez-vous le jazz aujourd’hui ?

Je ne suis pas arrêté et traditionaliste mais pour moi, le jazz, quel que soit son style, n’existe pas sans improvisation collective et sans swing. Il y a d’ailleurs actuellement de jeunes musiciens qui ont la prétention de jouer sans swing. C’est une aberration complète.

Vous revendiquez un tango sans bandonéon, et en même temps vous récupérez le répertoire de grands bandonéonistes comme Astor Piazzola…

Et pourquoi pas ! Pendant une trentaine d’années, j’ai joué avec des bandonéonistes, je connais leurs états d’âme… Ce n’est pas que j’exclus délibérément l’instrument pour une raison personnelle mais j’essaie de revendiquer d’autres parcelles moins connues du tango. Par exemple, j’ai beaucoup de documents sonores, des tangos qui datent pratiquement d’un siècle et où il n’y a pas de bandonéon. Il y a des instruments de fanfares. Il y a des centaines et des centaines d’enregistrements de ce type entre 1900 et 1920. Le premier tango enregistré, c’était pour la  fanfare de la garde républicaine à Paris en 1907. C’était une commande spéciale de l’Argentine à la maison Pathé pour une série d’enregistrements. Et donc j’ai accumulé dans mes archives beaucoup de documents sonores

Si le tango ne se définit pas par les instruments utilisés, de quelle façon peut-on le définir ?

Le tango, sous toutes ses formes, est beaucoup plus facile à définir que le jazz. Pour moi il ne correspond pas à un rythme spécifique, c’est un genre. Un genre qui globalise différents rythmes  avec différentes vitesses fédérées sous un même mot appelé tango. Autour de ça on peut trouver la milonga, et d’autres choses. Ce qui définit le tango, c’est d’abord ses tonalités mineures et sombres et ensuite l’utilisation de certaines notes. Comme la blue note dans le jazz, il y a des des tango nota, par exemple la neuvième mineure…

Avec votre trio Tangofon, vous tentez une nouvelle expérience dans le genre du tango ?

La première expérience de Tangofon, c’était il y 20 ans. Nous avons enregistré chez Mélodie une première version instrumentale. Puis, pour des raisons professionnelles, le groupe s’est séparé. Malgré nos carrières individuelles, nous sommes restés amis. Puis nous nous sommes mis à retravailler sur certains thèmes instrumentaux. Mon producteur s’est enthousiasmé et a voulu faire un album de la nouvelle version.


L’utilisation de la clarinette, du saxophone, ce sont des instruments assez nouveaux pour les amateurs de tango ?

S’ils ne sont pas habitués, c’est simplement un problème d’ignorance. Parfois j’essaie d’éclairer le public sur ce sujet en donnant des conférences.

Mais si les gens sont ignorants, c’est peut-être par manque d’habitude d’entendre ce genre d’instruments dans le tango ?

Il y a beaucoup de préjugés sur le tango, souvent associé à la danse. Et puis les gens ont des stéréotypes liés aux orchestres de bandonéon et de violon.

Les instruments que vous utilisez renouvellent-ils le genre ?

Bien sûr, c’est automatique. Contrairement au jazz ou à la musique latine, cubaine ou brésilienne, le tango est un paradoxe. Il y a deux éléments contradictoires : le coté moderniste dans la recherche de l’harmonisation, comme ce que faisait Piazzola, et l’aspect rétrograde pour des raisons qui sont extra musicales. Le premier qui a osé sortir des sentiers battus est Piazzola, en réintégrant la guitare électrique. Après lui, il faut attendre les années 1970 avec Gato Barbieri pour oser la transgression en utilisant le saxophone. Cette audace lui a valu de faire la musique du film controversé Dernier tango à Paris.

Entre vos différentes activités peinture, musique, livres, quel est votre prochain projet ?

Je vais commencer par savourer et digérer ce projet tout neuf avec le trio Tangofon ! Ca fait longtemps que l’on joue ensemble, hors projet commercial, type jam session par exemple dans mon atelier. Ensemble, on joue du jazz, du tango, et beaucoup d’autres choses. Parallèlement, je prépare d’autres projets : un quatuor, de la musique de chambre

 
  Propos recueillis par Mathilde Penchinat