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Des Trottoirs de Buenos Aires à Paris

aux Trottoirs de Buenos SIERRE (Suisse)

L’aventure des Trottoirs de Buenos Aires de Paris.

Lieu mythique de la culture Argentine à Paris, les Trottoirs de Buenos Aires ont largement contribué à relancer l’intérêt pour le tango en France et dans le monde. Pendant près de 10 ans, de 1981 à 1990, ils ont accueilli les artistes le plus représentatifs de cette culture. Nous avons demandé à Edgardo Canton de retracer avec nous les grands moments de cette aventure.Comment est née la dynamique des Trottoirs ?

Lorsque, avec mon premier associé Julio Lafon, nous avons décidé de créer les Trottoirs dans ancien entrepôt de fruits et légumes des halles, nous avons rapidement réalisé qu’il nous fallait au moins 1 million de francs. Or nous n’avions à nous deux que le dixième de cette somme. Nous avons alors cherché des partenaires pour se joindre à nous : des journalistes, pas mal de peintre comme Antonio Segui, de simples amateurs…Suzanna Rinaldi, de passage à Paris, a spontanément proposé sa participation : «Combien il te faut » me demande-t-elle. – 10000 dollars. Elle fouille dans son sac, et d’un air un peu ennuyé « désolé, je ne les ai pas là». Mais elle les a ensuite rapidement trouvé… Avec 25 associés, nous avons alors fondé une SARL. Ce groupe, très impliqué dans la vie culturelle parisienne, a créé une émulation autour des Trottoirs. Par exemple, le soir de l’ouverture, Antonio Segui a amené avec lui une bonne partie des invités de son vernissage qui avait lieu le même jour. Rapidement, le bouche à oreille a fonctionné et le lieu a été lancé. C’est devenu rapidement un haut lieu de la vie nocturne parisienne. On a vu Pierre Maurois, Jack Lang. Il y avait beaucoup de gens du cinéma et du spectacle, comme Guy Marchand Pierre Richard qui était un fan du Sexteto Mayor. Un soir, la salle était bourré à craquer, on refusait du monde. Quelqu’un vient me chercher, en me disant : il y a un portugais un peu agité à la porte, qui tient absolument à rentrer : c’était Adolfo Suarez, le premier ministre portugais de l’époque… Les retours de presse étaient très importants, nous sommes même passés à plusieurs reprises à la télévision.Comment était conçue la programmation ?

Pendant toute leur existence, Les Trottoirs ont cherché à maintenir le même style, la même qualité artistique. L’idée était de consacrer toute une soirée à un seul orchestre. La programmation était surtout axée sur la musique instrumentale de tango, mais nous avons également eu des chanteurs, de la poésie. Cette combinaison a marché du début à la fin et a contribué à relancer l’intérêt pour le tango en France, et a stimuler l’éclosion d’une nouvelle génération de jeunes musiciens. Par contre, il y a eu des ruptures et des a-coups à cause des problèmes d’argent. Nous n’avions pas d’expérience financière et commerciale, et ça coûtait très cher de faire venir des musiciens, de les payer, de les loger.Quels ont été les plus grands moments ?

Bien sur, l’inauguration des Trottoirs en novembre 1981 avec le Sexterto Mayor. On peut également citer la venue de l’orchestre d’Osvaldo Pugliese au Bataclan en 1984. Nous avons également fait revenir, après la mort de Pugliese, le Sexteto tango, constitué d’anciens de son orchestre.

Horacio Salgan et Ubaldio de Lio sont venus aux Trottoirs pour la première fois en 1982. Dans leur comportement et même physiquement, ils faisaient un peu penser à Don Quichotte et Sancho Pança. Ils voulaient à tout prix venir avec un bandonéoniste, Oscar Pareta. Nous avons refusé, pour des raisons financières. Mais, en allant les chercher à l’aéroport, nous avons découvert qu’ils l’avaient quand même amené. Alors nous leurs avons donné notre accord, à condition qu’ils arrangent entre eux pour le cachet et le logement. Sans être un musicien exceptionnel, ce bandonéoniste avait beaucoup de charme et a eu conquis le public qui l’adorait. Alors, quand il a du repartir (il travaillait dans l’assurance et avait pris un mois de vacances pour venir jouer à Paris), nous avons cherché quelqu’un pour le remplacer. C’est ainsi que Juan José Mosalini a joué pour la première fois aux Trottoirs, avant de revenir plus tard avec Beytelman.

Nous avons fait également venir des chanteuses excellentes, mais pas forcément très connues, comme Josefina on encore Jacinta, qui chantait un répertoire de chansons juives argentines. Tania s’est également produite aux Trottoirs. Il y a même eu de la musique classique argentine (Williams, Ginastera), des cantates de Bach.

Pouvez-vous parler de l’équipe qui vous entourait ?

L’équipe des trottoirs était constituée par Julio Lafon gérant, un administrateur, Alain Houzel, moi-même, directeur artistique et par du personnel de service. Martine Delplace a été un moment attachée de presse et nos amis Marc Netter et Pierre-Jean Gré ont apporté à l’ouverture leur savoir-faire dans le domaine de la communication. Il y avait là beaucoup d’amis, des argentins sans travail. Tout le monde était très enthousiaste, fier de participer à une entreprise hors de l’ordinaire.Vous avez aussi rencontré des difficultés ?

Oui, bien sûr. Certaines sont rétrospectivement amusantes : Par exemple, nous avions commandé 100 chaises 3 mois avant l’ouverture du local. Un mois se passe, puis 2. Rien n’arrive. Une semaine avant l’ouverture, nous apprenons que les chaises sont bloquées à la douane franco-italienne. Il a pratiquement fallu organiser un commando pour pouvoir les ramener. Finalement, elles sont arrivées la veille au soir de l’ouverture…

D’autres sont moins drôles : vers 1982, a circulé le bruit que les Trottoirs étaient soutenus par les militaires argentins. Cela a créé une mauvaise atmosphère, sans moyen de vraiment démentir, car il n’y avait pas d’accusation précise, seulement une rumeur due sans doute à la jalousie. J’ai dû écrire une lettre disant que nous n’étions subventionnés par personne, pas même par le gouvernement français. Cela a heureusement mis fin aux rumeurs.

Et bien sûr, il y avait les problèmes financiers : après 2 ou 3 an, nous avions atteint un bon équilibre d’exploitation l’expérience venant, mais nous n’avons jamais pu éponger le déficit initial des premières années. Cela a provoqué des à-coups dans l’équipe dirigeante et la gestion et nous avons dû finalement fermer en 1990.Quelle a été la place de la danse ?

Le public venait pour la musique, mais réagissait toujours de manière très enthousiaste lorsque nous évoquions la danse. Par exemple, le Sexteto Mayor est venu à plusieurs reprises en 1981 et 1982 à notre invitation, ce qui a lancé leur carrière européenne. La deuxième fois, ils revenaient l’Allemagne et ont joué aux Trottoirs le 11 juillet. En les présentant, je dis au public, sur le ton de la confidence : «Et s’ils faisaient un bal tango pour le 14 juillet ? ». La réaction a été si enthousiaste que les musiciens, qui ne comprenaient pas le français, m’ont demandé ce qui se passait. Je leur ai dit que le public voulait danser le tango pour le 14 juillet, mais que j’ai répondu que c’était impossible, car vous ne savez pas jouer pour la danse. J’avais réussi à piquer leur orgueil, et ils m’ont répondu immédiatement que, bien sûr, ils savaient le faire, et qu’ils allaient le montrer. Trois jours plus tard, ils jouaient au Palace, dans une salle comble : 30 thèmes, repris deux fois chacun : l’un en instrumental, l’autre pour la danse. Le public était ravi. A partir de là, on a commencé à organiser des stages et des bals le dimanche après-midi avec Carmen – qui venait de la danse contemporaine – et Victor. Il y avait beaucoup de monde. L’idée de la revue Tango Argentino est également née aux trottoirs.La danse aux Trottoirs : quelques souvenirs de Victor et Carmen.

Carmen Aguiar et Victor Convalia ont animé, à partir de 1986, les activités de danse aux Trottoirs, jouant ainsi un rôle précurseur dans la renaissance du tango dansé en France et même en Europe. Nous avons recueilli pour vous leurs souvenirs de cette époque pionnière.

La programmation des Trottoirs était surtout orientée, au début, vers la musique instrumentale. La danse n’en a découlé que par la suite. C’est en 1986, en effet, qu’Edgardo Canton demanda à Carmen Aguiar, une danseuse contemporaine d’origine uruguayenne, d’animer des cours. «J’ai beaucoup hésité à dire oui : je savais danser par tradition familiale, mais je n’avais aucune formation pédagogique ». Elle finit par accepter, mais se trouva alors confrontée à des problèmes de pédagogie accrus par l’absence de partenaire masculin. Les seuls prétendants qui se présentaient à elle – et ils étaient nombreux – venaient du monde du tango-musette et n’avaient aucune idée de ce qu’était le tango argentin.

Victor Convalia enseignait déjà le tango à l’Escale, rue Monsieur le Prince, où il avait été recommandé par Reynaldo Anselmi. Il ne venait pas du tout du monde de la danse professionnelle : il était alors gérant d’une station-service à la place du Panthéon et enseignait pratiquement de manière bénévole. « Le premier mois de cours a été pratiquement désert. Et puis, un jour, j’ai vu arriver quelques militantes de gauche qui revenaient d’une manifestation. Elles se sont retrouvées à l’Escale. Les musiciens leur ont joué quelques tangos, et elles ont voulu apprendre à danser tout de suite, sans même enlever leur brassard rouge. Quinze jours plus tard, le bouche à oreille avait joué, et la salle était pleine de monde ».

Un jour, quelqu’un dit à Victor : « Il y a une femme qui donne des cours aux Trottoirs et cherche un partenaire ». Victor avait alors quitté sa station service et s’occupait de la fourrière municipale. Avant d’aller donner les cours, il devait se laver et se brosser les mains pendant plusieurs minutes, sans complètement parvenir à enlever les traces de cambouis. Ensuite, il prenait la voiture-gyrophare de la fourrière. « Je n’avais jamais de problèmes pour me garer : quand ils voyaient arriver mon gyrophare, les propriétaires des véhicules en stationnement interdit devant l’Escale se précipitaient pour bouger leur voiture et je prenais leur place… ».

Carmen en rencontrant Victor, a d’abord été séduite par ses mains : « Des mains fines, des mains d’artistes mais aussi de travailleur enraciné dans le réel, pas celle d’un quelconque intellectuel ». Ils décidèrent de donner leurs cours ensemble, puis organisèrent des bals, comme ceux donné pour le 14 juillet, et fondèrent aux Trottoirs la première milonga d’Europe. Ils donnèrent aussi quelques spectacles, comme « Il était une fois le tango», à l’occasion du concert de soutien aux Trottoirs donné par Suzanna Rinaldi en 1984. Ils ont également ouvert les Trottoirs à d’autres danseurs, comme Magui Danni et Gabriel Pannunzio, Coco Dias, ou encore Jorge Rodrigez et Gisela Graf-Marino, qui y ont donné leur spectacle « Gomina ».

Les Trottoirs étaient cependant confrontés à des problèmes financiers quasi-permanents. «Un jour, l’électricité était coupée, et nous avons dû éclairer le bal à la bougie. Les gens étaient ravis ». Mais il fallait quand même assurer le quotidien. Carmen et Victor allèrent donc demander des subventions au ministère de la Culture. « La fonctionnaire qui nous a reçus voulait nous orienter vers le ministère de la jeunesse et des sports. Pour elle, le tango, c’était de la danse de compétition ». Ils restèrent pendant trois heures dans son bureau pour la convaincre que le tango était bien une culture. De guerre lasse, leur interlocutrice finit par leur dire : «Vous êtes de la même race que les gitans qui défendent leur flamenco ! ! ! ». Quelques jours plus tard, Carmen et Victor furent convoqués pour passer une sorte d’examen devant le gotha du monde de la danse et du ministère de la culture, au Théâtre de la danse. « C’était une grande salle toute blanche, avec des danseurs contemporains qui s’échauffaient à la barre. Nous avions l’impression de venir de la planète Mars ! ! ! Quand ils rentrèrent dans la salle, la gérante dit à Carmen : « vous allez abîmer le plancher avec vos talons aiguilles ! Prenez donc des chaussures de danse ! Carmen refusa, en menaçant de s’en aller. Finalement, ils dansèrent trois danses, que le jury, visiblement intéressé, leur demanda de recommencer à plusieurs reprises. Quelques jours après, le verdict tombait : le tango était bien considéré comme une culture…

Aux Trottoirs, il y avait beaucoup d’argentins, de latinos, on chantait, on jouait de la musique. Le dimanche, Carmen et Victor faisaient venir des artistes, des musiciens, comme Mano à mano, Ana rosa. L’atmosphère était un peu celle d’une Peña, ces réunions de quartier en Argentine ou les gens font de la musique, de la danse, chantent et improvisent ensemble.

Beaucoup d’élèves sont arrivés après le second passage de la revue Tango argentino à Paris en 1986. Tous les danseurs du spectacle venaient aux Trottoirs où Victor leur réservait une table. « Osvaldo Zotto, Milena Plebs, Eduardo Arquimbau, Majoral, Pablo Veron, Virulazzo, ils étaient tous là. Personne ne leur demandait de faire une démonstration, mais au bout d’une heure, ils étaient tous sur la piste et dansaient pour leur plaisir… Quels exemples pour les élèves ! ! Des élèves qui à l’époque, ne n’intéressaient pas qu’à la danse, mais avaient également une grande soif de découvrir les autres aspects de la culture tango…

Mais l’enseignement à l’époque était très hétérogène, et les élèves des différents cours de Paris ne parvenaient pas à danser ensemble. Carmen et Victor ont alors organisé, avec l’aide d’Elio Torres, une Masters’s class autour d’Eduardo Arquimbau pour harmoniser les méthodes d’enseignement : on y trouvait la plupart des professeurs de l’époque, Carmen et Victor bien sûr, mais aussi Jorge Rodriguez, Helena, Magui Danni et Gabriel Pannunzio… « nous avons également été très aidés par la méthode Dinzel et les conseils de Fabiana Basso ».

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Trottoirs nostalgie

Claude Bismut, économiste de renom, excellent musicien de jazz, a assidûment fréquenté les Trottoirs (de Buenos Aires) dans les années 1980. Il nous livre ici ses souvenirs nostalgiques de cette heureuse époque.

Une nuit d’hiver 1981, alors que je remontais la rue saint Denis, dans ce quartier des Halles éreinté par les coups de boutoir des grands travaux, ma solitude m’ouvrit les portes du tango authentique. Une force obscure me fit prendre à gauche la tranchée béante de la rue des Lombards. Le cloître raisonnait encore aux accents afro-cubains bien avant de migrer vers la Bastille. Le jazz avait déjà trouvé refuge dans l’étroit caveau du Sunset, mais cette nuit là, ce fut un autre soleil crépusculaire, noir, celui d’un bandonéon en éventail, qui me fit signe. Je passais la porte des «Trottoirs de Buenos Aires » sans me douter qu’un voyage initiatique commençait.

Je n’étais pas, loin de là, ignorant du tango et de ses rites, mais tout cela n’était alors pour moi que vestiges d’une civilisation ancienne, dont ne survivait que la figure immense et douloureuse du géant Piazzola, enfant terrible, reniant l’héritage. D’autres l’avaient accepté sans bénéfice d’inventaire. Ils étaient là, dans ce lieu qui ne ressemblait à aucun autre, où je croisais les regards d’inconnus venant d’un lointain pays, qui dans un demi-sourire m’invitaient à me joindre à eux dans une communion fière et silencieuse, et à devenir leur compagnons d’exil.

A leur côté, il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que le tango n’était pas une danse, ni un genre musical, encore moins une mode, mais une culture, dont le rayonnement dépassait de beaucoup l’estuaire du Rio de la Plata. Sans doute y étais-je préparé car Borges ou Cortázar avaient déjà fait leur place dans mon imaginaire. Mais j’ai reçu, inestimable cadeau, dans cette lointaine parcelle de Buenos Aires, un peu de l’esprit d’un peuple sans lequel ces livres ne m’auraient jamais totalement livré leurs secrets.

La musique, bien sur, la musique est venue d’abord. C’est elle qui m’a procuré mes premières émotions en me donnant à entendre aux Trottoirs autre chose que la soupe électronique agressive et glacée des années 80. Je me souviens de l’émotion purificatrice qu’ont suscitée un soir de janvier 1982, les plaintes du bandonéon de Roberto Caldarella parcimonieusement posé sur les genoux du musicien protégé d’un rectangle d’étoffe usée. Je me souviens de la fébrilité des violons malmenés, du ronflement des glissandos de contrebasse. Je connaissais les grands ensembles des années 40 par les enregistrements historiques. Pour la première fois, au premier rang, je plongeais ma tête dans la vague sonore vivante. Entre les moments musicaux j’écoutais, religieux, les présentations didactiques et propres d’Edgardo Canton, prêtre des lieux, pour ne perdre aucun détail, aucune miette de ces bribes de culture livrée à mon inextinguible appétit.

Je me souviens de Jacinta, interprétant avec une justesse et une sincérité d’une autre époque Cafetin de Buenos Aires, dans ce décor inespéré, matérialisant immédiatement le texte de Discépolo, sous une lumière minimale. Je me souviens de mes premières rencontres avec la poésie de Manzi et de Cadicamo à ces tables étroites partagées avec des inconnus qui vivaient ces moments de repos et de nostalgie tranquille, ignorant mes vertiges. D’autres émotions ont suivi, Horacio Salgan et Ubaldo de Lio, Josephina, Calo et Gubitsch, le grand Mosalini, le Sexteto et tant d’autres. Mais la danse ?

Au début des années 80 la musique, devenue musique de concert sous l’influence de Piazzola, occupait dans la culture populaire du tango, une place aussi importante que la littérature et le cinéma.

La danse avait pratiquement disparu. Le tango dansé n’évoquait alors que les clubs de troisième age, le bal musette, les après midi de la Coupole, ou encore la danse de salon revue par les Anglais ou les concours de danse sportive de Bercy. Il n’était plus argentin. Seule la revue annuelle Tango Argentino, flanquée de quelques vétérans et du Sexteto Major venait présenter aux yeux ébahis des parisiens, les virtuosités d’un tango de scène totalement hors de portée du commun des mortels.

Je me souviens d’une soirée au cours de laquelle Edgardo Canton, s’apercevant que le Sexteto Major qui se produisait aux Trottoirs serait présent au prochain 14 juillet, prononça au cours d’une pose ces paroles prophétiques : « …. alors nous nous sommes dit : pourquoi pas…un bal ? Mais…seront-ils capables de faire cela ? » Et relevant le défi, le Sexteto attaqua sur-le-champ A Media Luz dans le plus pur esprit des bals d’autrefois. Comment ai-je pu croire alors que qu’il ne s’agissait que d’une évocation nostalgique, une de plus, du bon vieux temps, si chère au tango ? Depuis le tango argentin à connu la renaissance que l’on sait et les formations de tango se sont remises à jouer pour faire danser. Combien de fois, depuis, ai-je repensé à ce moment, en rejoignant une milonga à Paris à Nîmes ou ailleurs. Combien de fois me suis-je dit que mon tango, aujourd’hui réalité quasi-quotidienne, n’a pu être un jour, pas si lointain, qu’un rêve improbable.

Je me souviens, en 1984, juste après son concert à l’Odéon, comment l’oublier, de l’apparition aux Trottoirs de la diva Rinaldi, idole absolue et sans âge, au teint blafard, à la chevelure rousse, dans une robe bleue de fée, prenant tous les risques, brisant le tabou de la distance, passant entre les spectateurs entassés dans une salle surchauffée, imposant le silence ou provoquant le délire. Je me souviens de sa voix saturée d’harmoniques, poussée jusqu’à la rupture par l’émotion, faisant renaître comme à la première fois, El Choclo ou Madame Yvonne. Divine et pourtant terriblement humaine, comme jamais.

C’était sans doute l’apothéose. On ne pouvait monter plus haut ; on ne pouvait que redescendre. Les aléas ultérieurs d’une gestion discutable de l’établissement ne sont qu’un épiphénomène. Qu’on me laisse mon rêve !

Le retour de la démocratie en Argentine faisait perdre aux Trottoirs sa raison d’être. Revenir au pays devenait possible, et ceux qui sont restés ici (la plupart) n’étaient plus en exil mais faisaient de Paris la ville jumelle de Buenos Aires.

Un jour, un jour terrible, l’enseigne au bandonéon, repère si familier de mes errances nocturnes, a disparu. Les Trottoirs ont laissé place à un bar, aux néons bleus, glacés. Je tombe parfois sur l’image de son comptoir magnifique au dos de la pochette de l’album Imagenes du trio Mosalini.

Une autre époque est venue depuis, et la danse a retrouvé sa place primordiale dans la culture vivante du tango. Pourtant je ne peux oublier le temps des Trottoirs, et les souvenirs de ces moments me surprennent, m’assaillent parfois, au moment où l’inconnue invitée au hasard d’une milonga, s’abandonne dans les accents exacerbés d’un Pugliese.

Claude Bismut

( entretien avec Edgardo Canton)